Empruntant à des domaines aussi contradictoires (a priori) que ceux de l'art, de la publicité et de la rhétorique officielle (et nationale), porteuse de représentations sociales ou d'un certain imaginaire collectif, la philatélie contribue à la propagation ou confortation de clichés. Et massivement s'agissant des femmes. Ainsi leur image la plus commune sur les timbres oscille entre deux pôles traditionnels de représentation féminine : d'un côté la figure maternelle sacralisée, de l'autre la "beauté exotique"  figure nettement érotisée. La mère à l'enfant et l'hôtesse d'accueil déclinées en une série infinie de variations, avec plus ou moins de nuance, plus ou moins d'outrance. Et dans leur confluence, peut-être cet autre poncif mondialement célébré :  l'infirmière. En trois thèmes voilà réunis des centaines de timbres, plutôt en panne d'imagination, mais surtout très symptomatiques de la prégnance universelle des stéréotypes relatifs à la féminité.

Un parcours à prendre par 4 chemins :

mères à l'enfant

les soignantes

belles plantes exotiques

femmes sous regard colonial

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Les autres thèmes :

La cause des femmes

Les allégoriques

Les anonymes

Femmes célèbres

 

 

Les mères à l'enfant

 

Les infirmières

La figure de la mère est un poncif de l'art philatélique. On le retrouve dans tous les pays du monde et à toutes les époques.

Ce thème est d'ailleurs l'un des plus récurrents dans l'ensemble des timbres représentant des femmes. Les occasions de broderies sur ce thème sont diverses. Citons :

La Fête des mères (Mothers' day) qui donne lieu à l'émission de timbres spécifiques dans les pays du Moyen-Orient  (Syrie, Arabie Saoudite, Koweït, Bahrein, ...)

L'Année internationale de l'Enfant en 1979

La célébration de certaines organisations internationales comme l'UNICEF ou la Croix-Rouge

La promotion de campagnes nationales ou internationales de santé, certaines amenant logiquement ce type de représentations (allaitement, nutrition) d'autres de manière moins évidente (lutte contre la tuberculose, programmes généraux de santé, etc).

Parmi toutes ces images de mères à l'enfant certaines s'inspirent très nettement des icônes religieuses ou des représentations picturales classiques de la Vierge Marie : mêmes attitudes, découpage du sujet identique, etc. Véritable modèle et archétype, la madone ainsi filigranée investit de nombreux timbres, y compris dans des pays non chrétiens.

 

Un autre hyper-classique des représentations féminines en philatélie est l'image de l'infirmière.  Incontestablement, c'est le métier le plus souvent illustré et ce partout dans le monde. Bien davantage que les femmes-médecins, chercheuses ou autres. L'infirmière : un éternel du stéréotype féminin qui prospère sur les timbres, à la limite de l'obsession !

Ces jolies soignantes apparaissent notablement avenantes, serviables, dévouées. Hommage ou image féminine en panne d'imagination ?

De manière attendue, les timbres sur lesquels elles figurent ont fréquemment pour objet la célébration des grandes ONG (Croix-Rouge en particulier) ou la promotion de campagnes relatives à la Santé.

En contre-point de ces deux figures archétypales (celle de la mère et de l'infirmière) qui se disputent une foule de timbres, voir  "Les anonymes (real women) "

Belles plantes exotiques

 

Le timbre a  toujours constitué un bon vecteur de promotion touristique : il est pour un pays une vitrine peu coûteuse, toujours achalandée et régulièrement renouvelable.

De surcroît, il est par nature destiné à voyager, à circuler et à s'exporter. Grâce à nous tous qui envoyons innocemment vos courriers de par le monde...

Dans cette petite fenêtre ouverte sur l'ailleurs, les femmes sont très souvent réquisitionnées. Mission : jouer les hôtesses d'accueil, détentrices d'une image soigneusement cultivée, la plus enjôleuse et séduisante possible. Il s'agit de présenter au monde une image positive et attractive, de se présenter sous son meilleur jour. Et pour de très nombreux pays, le meilleur jour, c'est le sourire d'une belle plante qui vous accueille à la descente de votre avion ou vous envoie par-delà des milliers de kilomètres un clin d'oeil en forme de rendez-vous

L'impact de ce genre de démarche peut sembler anecdotique. Et très certainement plus aujourd'hui qu'hier. Les moyens de communications modernes permettent d'accéder à toutes sortes d'images et d'en être submergé. L'inconnu recule et il devient plus difficile pour les promoteurs de tous poils de conserver le monopole des images ou des discours de ce qu'il cherche à nous refourguer. Malgré tout, l'art de séduire se joue aussi parfois dans les détails : dans les timbres par exemple même si leur portée est moins directe et plus limitée.

Il n'empêche; moi je découvris un jour l'existence de Nauru, une petite île d'Océanie : et ce fut à travers le visage d'une jeune femme rayonnante...sur un timbre. Bien sûr, mon regard était un peu déformé par les recherches philatéliques qui me conduisirent à elle. Malgré tout aujourd'hui, sans avoir jamais mis les pieds sur le continent océanien ni n'avoir jamais entendu causer de cette île mystérieuse, je n'ai comme image, fondatrice, que celle-ci, pleine de lumière, de gaieté et de beauté...Comme quoi, l'émission d'un timbre qui fera le tour du monde peut être tout aussi efficace que l'édition bien plus coûteuse d'un dépliant à traduire en mille langues....N'est-il pas ?

Ainsi la plupart des pays, parfois de manière récurrente (surtout  lorsqu'il s'agit de destinations touristiques) s'adonnent à cet art éculé de l'instrumentalisation des figures féminines : ici pour donner de soi une belle image, digne d'être exportée. Les exemples sont nombreux, des plus tendancieux aux plus innocents. Si la France ne pratique guère cet exercice s'agissant de sa Métropole, il n'en va pas de même pour ses territoires d'outre-mer. Les timbres de Polynésie française en particulier regorgent de riantes vahinés sur fond de plages ensoleillées. On frise allègrement la caricature.

De notre point de vue, ce type de représentation n'est pas si éloigné de celles qui avaient cours au bon vieux temps des colonies. En plus "politiquement correct", voilà tout. La démarche est identique : il s'agit de séduire et d'utiliser une certaine image de la femme-autochtone. Dans notre exemple polynésien, il est question et parfois explicitement de promotion touristique : le charme féminin est mis en coïncidence avec celui de la terre à visiter, portefeuille à la main. Femme-pays à dé-couvrir comme en d'autre temps à conquérir. Une esthétique contemporaine qui n'a rien à envier à celle de ses aïeux lorsqu'il était question d'exalter la beauté des colonies. (voir plus bas "Femmes sous regard colonial")

Une autre formule d '"auto-promotion" nationale est l'exposition de son folklore. Les timbres ont en effet aussi cette fonction de recenser le patrimoine particulier du pays émetteur : à la fois à destination de soi-même (construction identitaire : la cohésion nationale, historique et culturelle passe par la mémoire collective et l'inventaire, la collecte) et des autres (construction altéritaire : la reconnaissance de son identité par autrui passe par le marquage de ses spécificités, de sa différence). Aussi un des sujets les plus communs et universels de la philatélie est la présentation par un pays de ses traditions vestimentaires, parfois de ses coiffures (nombreuses séries africaines) et de ses  danses typiques. Les femmes y occupent une place privilégiée.

Les timbres émis sur ce thème - il s'agit souvent de séries sont innombrables et de fait, ils occupent quantitativement une place importante dans l'ensemble de notre corpus. Quoi qu'il en soit la quantité ne fait guère nouveauté : les femmes occupent ici la fonction de mannequins ou de présentoirs. Une variante spécial-traditions de leur mission attitrée d'ambassadrices.

Dans ce monde de l'image qu'est la philatélie et à de rarissimes exceptions près, nos ambassadrices toutes variantes confondues sont bien moins de grandes diplomates internationales que d'ordinaires Miss nationales enracinées sur leur podiums... Heureusement qu'il nous restent quelque Marie Curie par-ci, ou Emmeline Pankhurst par-là...

...voir pour se consoler : La Cause des Femmes et  Femmes célèbres

Femmes sous regard colonial

 

Cet art universellement consommé de réduire les femmes à leurs atours et d'utiliser ensuite cette image pour promouvoir tout et n'importe quoi, des plus hautes valeurs humaines jusqu'aux pots de yaourts trouve une de ses expressions les plus graves autant qu'abouties dans les représentations produites par les pays Européens relatives à leurs colonies. Les hommes comme les femmes de l'ailleurs étaient bien entendu soumis au regard méprisant consubstantiel à la domination coloniale. Mais pour les femmes, l'oppression fut double.

A quelques encablures du monde de la philatélie, celui de la cartophilie regorge de ce genre d'images.  Les femmes alanguies et parfaitement soumises (doublement rappelons-le), dans un style orientaliste à deux sous bien souvent, femmes à fantasmes exotiques, femmes dénudées exhalant un ailleurs plein de suggestions érotiques : voilà un sujet qui fut particulièrement prolifique dans l'édition de cartes postales et aujourd'hui très prisé par les collectionneurs. Sans doute parce que leur diffusion était nécessairement moins confidentielle, les timbres évoquent les charmes des colonisées avec davantage de retenue. Encore que..

 

Le Portugal offre un exemple peu reluisant, avec une série consacrée à de très jeunes angolaises.  Sous le masque de l'exotisme, on ne se prive guère d'exhiber de très très jeunes femmes, les seins nus. Malgré nos recherches, nous n'avons pas trouvé en équivalence des timbres représentant des Portugaises dénudées. Le franchissement des frontières rendrait-il moins éthique ?

 

La France n'est pas en reste. Sa célébration des beautés coloniales est dans l'ensemble moins débridée, mais la démarche est exactement la même. Dans ce regard qui aura présidé aux choix des illustrations philatéliques se confondent et la domination coloniale et la domination masculine.

Voyez celui-ci. Assurément, il est superbe. Mais bien peu "innocent". Beauté suggestive, regard un brin provocateur, coiffe enchérissant sur l'exotisme, absence d'autre légende que le nom du pays colonisé (ex-Bénin). Voilà comment l'auteur et son timbre représentent le Dahomey : non point une terre sous le joug de la colonisation -bien entendu - mais une femme-pays sensuelle, pleine d'une toute sauvage séduction et de promesses exotiques.  Le parfait fantasme du colon.